Suis-je vraiment fait pour manager ?

Ce que cette question dit vraiment

Par Jean-Philippe Izambert · Coach professionnel et formateur en management
20 ans de management en industrie automobile · 10 ans d’accompagnement · Coaching individuel & collectif
Lecture : 15 min

Beaucoup de managers exercent leur rôle depuis des années. Et beaucoup doutent encore, en silence, d’être vraiment à leur place. Ce n’est pas un problème de compétences. Ce n’est pas non plus un problème de volonté. C’est une question que personne n’ose vraiment interroger – ni les organisations, ni les managers eux-mêmes. Cet article cherche à la poser enfin.

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Introduction – Le nœud gordien du manager contemporain

Il est 8h30. Le manager ouvre sa messagerie. Une centaine d’emails accumulés depuis la veille. Une réunion de CODIR à 9h sur la réorganisation en cours. Un collaborateur en larmes dans le couloir à 9h45. Un reporting stratégique à rendre pour 17h. Et quelque part, entre toutes ces situations difficiles à traiter, une question silencieuse qui ne lâche pas : suis-je vraiment légitime pour faire ce travail ?

La légitimité managériale est l’un des sujets les plus vifs – et les plus rarement nommés – de la vie organisationnelle contemporaine. Non parce que les managers manqueraient de compétences ou de bonne volonté. Mais parce que le contexte dans lequel ils exercent leur fonction a profondément changé, tandis que les repères permettant de s’y orienter n’ont pas été renouvelés à la même vitesse.

Les organisations contemporaines sont traversées par un mouvement permanent. Réorganisations successives, transformations digitales, injonctions à l’agilité, pression sur les résultats à court terme, volatilité des équipes, diversification des modes de travail. Dans ce mouvement constant, le manager est placé dans une tension structurelle qui définit sa condition : il doit simultanément répondre aux exigences d’une hiérarchie qui attend des résultats et prendre soin d’une équipe qui attend de la présence, du sens et de la reconnaissance. Il doit être à la fois efficace et humain, ferme et bienveillant, disponible et stratège.

C’est le nœud gordien du manager contemporain : non pas un problème à résoudre, mais une tension à habiter.

Et c’est précisément dans cette tension que se joue la question de la légitimité — non pas la légitimité formelle conférée par le titre ou la position hiérarchique, mais la légitimité vécue, intérieure, celle qui permet de se lever le matin avec la conviction que l’on est à la bonne place, que l’on fait quelque chose de vrai, que l’on est reconnu pour ce que l’on est réellement. Cette légitimité-là est fragile. Elle se construit lentement et peut s’éroder rapidement.

1- Ce que l’entreprise fait pour légitimer ses managers

Les organisations ne sont pas indifférentes à la question de la légitimité managériale. Elles ont développé un ensemble de dispositifs formels et informels pour conférer à leurs managers la reconnaissance dont ils ont besoin pour exercer leur rôle avec autorité.

La légitimité par le titre et la confiance officielle

La première forme de légitimité que l’entreprise confère est la plus visible : la nomination. Être nommé manager, c’est recevoir une délégation d’autorité formelle – le droit de décider, d’organiser, d’évaluer. Cette légitimité institutionnelle est nécessaire. Elle pose un cadre, établit des responsabilités claires, signale à l’équipe qui porte la fonction. Dans les cultures organisationnelles où cette confiance est visible, explicite, régulièrement réaffirmée, elle constitue un vrai socle.

La légitimité par la reconnaissance des résultats

L’entreprise légitime aussi ses managers à travers la reconnaissance de leurs résultats. Les entretiens annuels, les augmentations, les promotions, les marques de confiance de la direction – autant de signaux qui disent au manager : ce que tu fais est vu, et cela compte. Cette reconnaissance correspond à ce que le philosophe Axel Honneth nomme l’estime sociale – la reconnaissance de la valeur particulière d’une contribution à la vie collective. Quand elle est juste et régulière, elle nourrit profondément le sentiment de légitimité.

La légitimité par la culture managériale entre pairs

Au-delà des dispositifs formels, l’entreprise crée aussi des espaces informels où la légitimité se construit horizontalement. Les communautés managériales, les espaces d’échange entre pairs, les moments de co-construction d’une culture commune permettent aux managers de se reconnaître mutuellement dans leurs difficultés et leurs réussites. Dans les organisations qui cultivent délibérément cette culture, la légitimité se renforce collectivement – chacun la tire non seulement de ce qu’il reçoit d’en haut, mais de ce qu’il construit avec ses pairs.

2- Ce que l’entreprise ne voit pas – quatre points aveugles

« On ne perd pas ses clefs sous le lampadaire. Mais c’est souvent là qu’on les cherche. »

Si les dispositifs que l’entreprise met en place pour légitimer ses managers sont réels et partiellement efficaces, ils partagent un angle mort commun : ils confèrent une légitimité externe – celle qui vient du titre, des résultats reconnus, du regard des pairs – sans toujours créer les conditions d’une légitimité interne, celle que le manager porte en lui-même et depuis laquelle il agit avec clarté et confiance.

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Quatre impasses structurelles méritent d’être nommées :

  • La promotion sans préparation à la complexité humaine.
    Dans la majorité des organisations, les managers sont promus pour leur excellence technique ou leur fort engagement. On nomme manager le technicien le plus engagé, le commercial le plus performant, l’expert le plus reconnu. C’est une logique cohérente – et souvent une source de difficultés profondes. Parce que manager des humains, faire converger des personnalités très différentes vers un objectif commun, mobilise des compétences radicalement différentes de celles qui ont justifié la promotion. Le manager se retrouve légitimé formellement, mais intérieurement en doute sur sa capacité à exercer réellement ce nouveau rôle.
  • La reconnaissance des résultats sans reconnaissance de la personne.
    La reconnaissance par les résultats valorise ce que le manager produit, pas ce qu’il est. Or la légitimité profonde ne tient pas seulement à la performance – elle tient à l’estime de soi, au sentiment d’exercer sa fonction en cohérence avec ses valeurs. Le philosophe du travail Christophe Dejours a nommé ce phénomène la souffrance éthique : un manager peut être brillamment évalué sur ses KPIs et vivre une érosion intérieure profonde, parce qu’il a dû renoncer à quelque chose d’essentiel pour atteindre ces résultats.
  • La culture managériale sans espace pour la vulnérabilité.
    Dans la plupart des cultures d’entreprise, le manager est censé avoir les réponses. Montrer du doute, admettre que l’on ne sait pas – tout cela est perçu comme un signe de faiblesse. Le manager apprend donc à « jouer » la légitimité plutôt qu’à l’incarner vraiment. Et celui qui doute en silence se retrouve plus isolé encore, convaincu qu’il est le seul à vivre cette difficulté.
  • Le mouvement permanent contre la stabilité identitaire.
    La légitimité se construit dans le temps – dans la connaissance profonde de son équipe, dans la maîtrise progressive de son périmètre, dans la réputation construite par des années de présence. Quand ces repères sont régulièrement effacés par des réorganisations, le manager doit sans cesse reconstruire sa légitimité depuis zéro. Ce travail permanent d’effacement et de reconstruction est épuisant – et il révèle que la légitimité conférée par l’organisation est fondamentalement fragile, car elle dépend de conditions extérieures que le manager ne maîtrise pas.

La vraie légitimité – celle qui tient dans la durée – se construit à l’intérieur. Et c’est précisément ce chantier que l’entreprise, dans sa forme actuelle, ne sait pas accompagner.

3- Les chemins de la réappropriation

Ce que ces points aveugles révèlent en creux, c’est la nature réelle du problème. La légitimité managériale n’est pas d’abord un déficit de reconnaissance externe. C’est un déficit de rapport à soi dans l’exercice du pouvoir. Et ce déficit appelle des réponses d’un autre ordre – non plus des dispositifs supplémentaires, mais un travail de réappropriation : reprendre possession de ce que l’on est dans ce que l’on fait.

Travailler sur ce qui précède les comportements

La première rupture est une rupture de niveau. Plutôt que de partir de la question comment mieux faire, il s’agit de partir d’une question plus fondamentale : qui suis-je dans ce que je fais, et est-ce que je m’y reconnais encore ? C’est depuis cette clarté intérieure – et seulement depuis elle – que les changements de posture deviennent durables, incarnés plutôt que plaqués. Un manager qui a retrouvé le fil entre ses valeurs et ses actes n’a plus besoin que les autres lui disent qui il est. Il le sait.

Nommer ce qui ne se dit pas

La réflexivité – cette capacité à se regarder agir, à interroger le sens de ce que l’on fait, à relier ses actes à ses valeurs – est l’antidote direct à l’effacement de soi. Elle se cultive dans des espaces dédiés, avec une régularité suffisante pour que les prises de conscience se sédimentent en de nouvelles façons d’être. Les silences entre les mots, les résistances qui révèlent ce qui compte vraiment, les contradictions entre ce que l’on dit et ce que l’on fait – ces matières-là deviennent les leviers d’une transformation réelle quand elles sont examinées dans un cadre sécurisé.

Fabien est responsable R&D. Brillant, exigeant, en conflit chronique avec tous les autres services. Il pense que son problème est de mal gérer ses colères. Ce n’était pas là que se trouvait le vrai sujet. Derrière sa colère vivait un besoin simple – être écouté, être respecté dans son travail. Quand il a osé le nommer, et poser des questions plutôt qu’asséner des verdicts, ses collègues ne l’ont pas combattu. Ils lui ont répondu. Sa légitimité, il pensait devoir l’imposer par l’expertise. Il a appris à la construire par la relation.

La tension nécessaire : valoriser et confronter

La réappropriation de soi passe par une tension productive entre deux mouvements complémentaires. D’un côté, valoriser – reconnaître ce qui avance déjà, ce que le manager construit sans toujours le voir. C’est la condition de la confiance, sans laquelle aucun travail en profondeur n’est possible. De l’autre, confronter – nommer ce qui résiste, éclairer les angles morts, proposer un regard qui dérange suffisamment pour que quelque chose bouge vraiment. Trop de valorisation, et on reste dans le confort. Trop de confrontation, et on perd l’alliance. C’est dans l’équilibre de ces deux mouvements que se produisent les apprentissages qui tiennent.

Reconstruire les collectifs – la dimension politique

La légitimité ne se reconstruit pas seulement dans l’espace individuel. Elle a une dimension irréductiblement collective. Reconstruire des espaces où les managers peuvent parler de ce qu’ils vivent vraiment, reconnaître la contribution de leurs pairs, délibérer ensemble sur ce qui fait un bon management dans leur contexte – c’est un acte politique au sens noble : recréer les conditions d’une vie collective qui rende possible, pour chacun, d’exercer son jugement et de se reconnaître dans ce qu’il fait.
 

Le blog de Jean-Philippe Izambert :: Légitimité

Se raconter pour se retrouver

Le philosophe Paul Ricœur a proposé une clé d’une puissance particulière : l’identité narrative. Ce qui fait que l’on reste soi à travers les transformations – ce n’est pas une essence fixe, mais la capacité à se raconter de façon cohérente dans le temps. Reprendre possession de sa légitimité managériale, c’est aussi reprendre possession de son récit professionnel. Un manager capable de se raconter – d’identifier le fil qui relie ses expériences passées à sa posture présente, et sa posture présente à ses aspirations futures – est un manager qui n’a plus besoin que l’organisation lui dise qui il est. Il le sait. Et c’est depuis ce savoir intérieur que s’exerce une légitimité que nulle réorganisation ne peut effacer.

Conclusion – Reprendre possession de soi

La légitimité managériale n’est pas un état que l’on atteint une fois pour toutes. C’est une construction dynamique, toujours à renouveler, qui engage simultanément la personne dans sa singularité et l’organisation dans ses choix collectifs.

Ce chemin est exigeant. Il demande du courage – celui de regarder en face ce que l’on fait, ce que l’on évite, ce que l’on reproduit sans le vouloir. Il demande du temps – pas le temps des indicateurs trimestriels, mais le temps vivant des transformations réelles, lent et solide. Il demande enfin que les organisations acceptent de voir dans leurs managers non plus seulement des exécutants de la stratégie, mais des sujets à part entière – des êtres humains dont la légitimité profonde est une condition de leur efficacité durable.

Ce chemin est possible. Des managers l’ont emprunté. Non pas pour devenir de meilleurs exécutants d’un rôle prescrit, mais pour redevenir des sujets – des managers qui savent pourquoi ils se lèvent le matin, qui habitent leur fonction plutôt que de la jouer, qui ont retrouvé dans leur travail ce que Ricœur appelle l’ipséité : la capacité de dire – c’est moi qui fais cela, et je me reconnais dans ce que je fais.

La seule légitimité qui tienne vraiment dans la durée n’est pas celle que l’on reçoit. C’est celle que l’on construit – avec soi-même.

Cet article résonne avec ce que vous vivez ?

La question de la légitimité managériale est souvent celle dont on parle le moins — parce qu’on n’ose pas, parce qu’on ne sait pas à qui en parler, parce qu’on croit être le seul à la vivre.

Je propose un premier échange de 30 minutes – confidentiel, sans engagement – pour explorer ensemble ce que vous traversez et voir si mon accompagnement correspond à ce dont vous avez besoin.

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